Trahison

 

Un spot.
Un spot de pub.
Musique rock, exposition de larges paysages sauvages, de vastes étendus d’eau, plan serré, un chalet cossu dans la prairie. Scène suivante. Une salle de bain familiale, et un homme qui se rase dans la glace sous les yeux gourmands de son petit garçon. Gros plan sur la joue, onctueuse de mousse, lisse du passage du rasoir. Un grand-père de passage, le regard comblé, qui jette un œil dans l’entrebâillement de la porte. Plan extérieur, plus tard, soleil couchant, accolade du père et du grand-père sur un embarcadère.
Putain de spot de pub.

Se retrouver à 15 ans devant sa glace. Hésiter quand à l’usage de la mousse à raser. Demander conseil, et se voir gentiment moquer. Précautionneusement, ôter ces quelques poils qui n’exigeaient pas vraiment une intervention immédiate, mais voilà, tu y tenais. Ton père qui dit « voilà, tu as vu comment faire. » Et qui s’en va.
C’est tout ? Point de poigne de main virile, point d’accolade ? Point d’adoubement, point de rituel ?
Putain de spot de pub.

À 15 ans ma mémoire était peuplée de dizaine d’ersatz du genre qui, invariablement, vantaient les peaux bronzées, les torses imberbes, le mètre quatre-vingt dix et le sourire éclatant. Des apparences dénuées de toute vulnérabilité. Si ce n’était une femme qui tombait en pâmoison à la vue du beau mâle, c’était un père qui lui passait un bras autour du cou en un geste complice, qui hésitait entre la tape dans le dos et la prise de catch, comme au temps où le fils était petit, comme au temps où il était possible de le saisir à bras le corps pour le retourner comme un paquet.

À 15 ans, seul devant sa glace on se demande de quelle tare on a été marqué, quel dieu a été insulté pour qu’on subisse une telle indifférence. On n’imagine pas ce que nos pères imaginent, puisque nos imaginaires sont désormais fabriqués par d’autres. Des créatifs de pacotille qui ne nous donnent plus envie de raconter nos propres histoires. Tout juste copier leurs scénarios. Alors quelques années plus tard on s’en va quitter sa famille, aveugle aux gestes discrets et anodins d’un père à la banalité tranquille, sourd à entendre tout l’amour qu’il aurait à donner.

 

 


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