Tauromachie

 

Je ne t’aiderai pas, Antoine.
Pas aujourd’hui.
Entends, mon ami, j’ai toujours été de ton côté. Mais il y a des chemins sur lesquels je ne te suivrai pas. Et celui sur lequel tu t’es engagé en fait parti.
Entre nous soit dit, peux-tu me dire pourquoi tu y as mis les pieds ?
N’étions-nous pas bien affalés dans nos fauteuils, à siroter l’excellent vin blanc de notre hôte, et contemplant les invités du haut de notre petite suffisance ? Mais voilà, il a fallut que tu tendes l’oreille vers le groupe d’à côté ! Il a suffit de peu, juste l’éclat de voix de ce quinquagénaire replet, et de ce mot magique qu’il a prononcé dans la conversation :
Développement durable.
Et tu as rué. Comme toujours. Une ruade polie, bien placée. De celles dont nous avons le secret toi et moi. Parce que se taire, c’est renforcer l’autre, c’est lui laisser le droit d’avoir raison, le droit d’y croire. Et d’habitude je suis le premier à réagir. Mais ce soir, au milieu de ces gens, je me sens impuissant, pas de taille. J’ai besoin d’oublier et de boire.

Cette réception ressemble à un grand magasin le premier jour des soldes. La bataille rangée prend corps devant le buffet. Devant mon regard brouillé s’agite une foule de tailleurs et de costumes trois pièces. Quelques messieurs ont desserré leur nœud de cravate, la soirée avançant. Les conversations vont bon train. Au loin j’aperçois le propriétaire des lieux, grand dignitaire local de l’immobilier, entouré d’une cours de jeunes loups faussement décontractés. Flagorneries et congratulations doivent fleurir… Je bénis mon refuge.
Ce soir je suis drapé dans ma superbe.
Ce soir nous sommes les miséreux à la table des rois. Qu’est-ce qu’on fout là mon ami ?
Et toi Antoine, pourquoi ne t’es-tu pas tenu tranquille ?

Le quinquagénaire fait face à ton assaut. La chevelure poivre et sel, séduisant et imposant dans son costume, il ne se départit pas de son calme. Laissant dériver la conversation sur la question des voyages équitables, il te tend la perche. Il aimerait que tu sois de son avis, parce que le développement durable, il trouve ça formidable, lui.
Tu enfonces le clou avec une bonne couche de réchauffement climatique, de modèle occidental et de kérosène non taxé. Ta diatribe dure trois bonnes minutes sans qu’il réussisse à te couper. De là où je suis, je dirais qu’il t’attend au tournant.
Effectivement…. De sa voix grave et puissante, il prend la petite assemblée du salon à témoin :
-Notre jeune ami veut que nous retournions à l’âge de pierre !
Le groupe alentour pouffe. Tu te crispes, essayant de sourire, façon, « ah, ah, ah, oui, j’ai l’air couillon, mais attendez, je vous explique… »
Arrête, Antoine…
Ne vois-tu pas que tu es dans l’arène ? Tu es le taureau face au matador. Et le bel ibérique a du charisme. C’est un séducteur ! Depuis plus d’une demi-heure il tenait son auditoire en haleine. Politique, investissements, placements, pouvoir d’achats, crédits, professions libérales, heures supplémentaires, revenus, impôts, réformes, vacances… Et cette foutue croissance qui ne décolle pas ! Tu as surgi dans la conversation, et maintenant il agite sa cape. Tu fonces tête baissée, et l’auditoire crie olé
Quand bien même tu combattrais honorablement, quand bien même le matador choisirait de te laisser en vie, ami taureau, ta victoire ne changera rien ! Tu es en pleine corrida. Il n’y a qu’un peu de respect à gagner. Mais les spectateurs, tu ne les convaincras de rien…
Et pour l’instant le matador a planté sa banderille.
Tu es « l’écolo du coin. »

J’avale une gorgée de vin. Les gens observent, dans l’attente de la charge. Ta réponse s’est figée derrière un sourire de circonstance. Mais tu te lances, courageusement, évoques l’hypocrisie ambiante, la frivolité politique, l’absence de changement dans les comportements. L’autre rétorque tri sélectif, éducation des générations futures, prise de conscience positive.
Olé.
Les invités autour de moi hochent la tête. Oui, à n’en pas douter, ils sont d’accord. Le tri des déchets, c’est bien. Ils « jettent utile », d’ailleurs. Le suremballage n’est plus un problème, au contraire, il est utile. On pollue utile.
Utile.
Même les mots sont de plus en plus corrompus.
Du coin de l’œil je vois passer un serveur en livret blanc, un plateau à la main. Plusieurs invités lui dérobent un toast, grignotent un feuilleté. Le serveur est au garde-à-vous. Muet. Impassible. J’ai une pensée soudain pour ce film Fight Club. Si seulement ce type pouvait être un de ces activistes ! Si seulement il avait pissé dans la sangria !
Si seulement !

Toi Antoine, tu te lances dans un argumentaire sur la question de la voiture individuelle. Tu expliques très pédagogiquement le modèle occidental adopté par la Chine, et les catastrophes écologiques que cela va engendrer. Tu dis que 20 % de la population mondiale consomme 86 % des ressources naturelles, dont la moitié a déjà disparu en un siècle. Tu dis le mot « décroissance » sans avoir le temps de développer. Le matador sourit, rétorque :
-Qui êtes-vous pour dire à un pays en développement ce qu’il a à faire ? Nous avons le confort et nous devrions refuser à nos voisins d’accéder au même bonheur ? Allez dire à un paysan du Bangladesh qu’il n’a pas le droit lui aussi à l’eau courante et à l’électricité ! Attention ! Les petits dictateurs se cachent parfois derrière de vertes idées !
Olé.
Seconde banderille. La foule est aux anges.
Antoine, te voilà catalogué gauchiste stalinien… Tu étais à leurs yeux simplement stupide, te voilà maintenant dangereux.
Je sais que tu n’es pas un fondamentaliste, mais un humaniste. Mais pour ce soir, sinon rejouer le rôle du Christ sur sa croix, je ne vois pas ce que tu peux faire !
Vas-tu continuer le jeu de massacre ?

J’aimerais te dire : « Regarde autour de toi ! Ne la trouves-tu pas surréaliste, cette fête ? Au loin, entends-tu la musique de l’orchestre qui invite à danser sous les lumières tamisées d’un chapiteau aménagé ? As-tu détaillé les convives qui bourdonnent sur le gazon fraîchement tondu de cette immense propriété ? As-tu détaillé l’armada de voiture de luxe sur le parking de gravier ? Combien sommes-nous d’invités ? Au bas mot je dirais deux cent cinquante personnes… Si nous n’avions pas cet étrange statut d’artiste « rive gauche », crois-tu que nous serions là ? »…
Et si à ce moment tu tendais l’oreille, alors j’ajouterais : « Ne vois-tu pas que nous sommes l’erreur de casting de cette soirée ? Antoine, tu touches les Assedic, quand pour ma part mes revenus frôlent le smic ! Un tel contraste, ce n’est plus un fossé, c’est un abîme insondable ! Regarde cet homme avec qui tu débats : je l’ai déjà vu dans un vernissage, c’est une des plus grosses fortunes du coin : à ses yeux, nous sommes des untermenschen. Des improductifs, des parasites, des précaires, sans ambitions économiques. Et tu voudrais que ta parole ait une quelconque valeur à ses yeux ? »
Mais Antoine, cet homme est le champion toute catégorie de la Goebbels’attitude !

Qu’est-ce donc que la Goebbels’attitude, me diras-tu ?
Ahahahahaha, reprends un verre de vin, ça ne nourrit pas, mais permet parfois de disctuer sereinement des pires choses … Hum, comment dire ?
Et bien je viens d’inventer le concept en vous regardant ! Ça m’est venu comme ça, l’alcool aidant… Oh, je sais, c’est de très mauvais goût. C’est même d’un cynisme bon tain. Mais mon cynisme n’a d’égal que mon amour de la vie… Donc j’ose ! Laisse-moi t’expliquer.

Je t’observe t’agiter, déclamer, essayer de convaincre un homme que la bataille est perdue, qu’il est l’heure de sauver ce qui peut l’être. Et cet homme ne t’écoute pas, quand bien même tu serais de son camp.
Car cet homme vit dans un bunker.
Sa maison, son cube protecteur, son chez soi, entouré d’un grillage, ou d’un mur. Il s’y sent protégé, et n’en sort qu’en voiture, bulle conditionnée, pour s’enfermer ensuite dans le cube climatisé de son bureau.
Mais s’informer. Chaque soir le résumé du jour, le théâtre des opérations en direct dans le salon, sur l’écran. Les généraux qui parlent des victoires du jour : cac 40, fusions, acquisitions. La guerre économique. Et les défaites qui s’accumulent : déforestation, sécheresse, inondation, pesticide, famine. Tout cela à l’heure du repas, confortablement installé dans le bunker individuel. « Ici tout va bien. » Et les enfants qui jouent dans leurs chambres, paisiblement, avec leurs soucis d’enfants.
Elle est quelque part par là, la Goebbels' attitude. Dans cette forme d’aveuglement.
Magda et Joseph Goebbels. Le couple nazi emblématique. Magda, femme moderne, émancipée, ambitieuse, toujours parfaitement coiffée, manucurée et maquillée. Joseph, intellectuel devenu ministre de la propagande, et totalement dévoué à l’idéologie nazie. En mai 1945, alors que tout est perdu, alors qu’Hitler s’est suicidé en comprenant sa défaite, Joseph devient chancelier. Et il continue dans la même voie : pas de reddition ! Droit devant, toujours ! Blotti dans son bunker berlinois, coupé du monde, le petit couple fait l’autruche !

C’est sympathique de ta part, Antoine, d’essayer d’égayer la soirée. Je vois que tu commences à perdre patience. Tu sens qu’en face tu n’as aucune prise. Autour de moi les convives sourient avec condescendance, presque gênés. L’estocade est proche, ils le sentent.
Et bizarrement me vient l’envie de faire cesser les hostilités.

Je me lève, saisit une coupe de champagne sur un plateau, et te la tends. Puis lève mon verre en direction du quinquagénaire, éclaircit ma voix, et prends un ton doctoral.
-Je voudrais porter un toast.
Tu me regardes, interloqué. Je continue dans ma lancée.
-Je vous écoute débattre depuis dix minutes, et je réalise qu’au fond, vous êtes un peu d’accord sur l’importance de rester vigilant. Et puisque ce soir est jour de fête, je me dis qu’il vaut mieux trinquer à ce qui nous relie, plutôt qu’à ce qui nous désunit ! Antoine, lève ton verre avec nous !
Groggy, tu m’observes d’un air soupçonneux, te demandant sans doute quelle mouche me pique. Autour de nous, tout le monde lève sa coupe. J’enchaîne en déclamant :
- Je bois à la santé de Léon Tolstoï. Et comme disait ce grand écrivain : « Si un homme a beaucoup plus qu'il ne faut, c'est que d'autres manquent du nécessaire. » Santé !
J’avale mon verre cul sec, et en profite pour te prendre discrètement par le bras, en t’entraînant vers la sortie. Au vol le quinquagénaire me gratifie d’une tape sur l’épaule, en ajoutant :
- Bien parlé !
Je lui fais mon sourire de faux cul. A t-il seulement prêté attention à mes paroles ?
A moins que sur le terrain du cynisme, je ne sois au final, qu’un amateur…

Tu t’empares d’une bouteille mi-pleine laissée sur la table. Nous quittons la pièce, contournons la foule, sortons dans le parc. Il fait frais. Je m’engage sur le gazon, et tu m’emboîtes le pas, non sans me glisser un mot à l’oreille.
-Je peux savoir pourquoi tu es intervenu ?
-Parce que ce débat était stérile. Parce que tu n’aurais convaincu personne. Parce que ces gens sont aveuglés, et sans doute à moitié barjo.
Et tu rigoles.
-A moitié seulement ?
Je pouffe à mon tour, puis souris pour moi-même en songeant à cette idée qui m’est venu… La Goebbels’attitude…
L’histoire s’est mal finie pour cette famille. Quand ils ont compris que c’était la fin, ils ont été au bout du bout, sans se rendre. Ils se sont suicidés d’une balle dans la tête, en empoisonnant tout d’abord leurs six enfants, durant leur sommeil.

Je songe que dans ce monde où je vis, chacun peine à échapper à la culpabilité qui l’étreint. Quant à prendre ses responsabilités… La shoah est l’acte fondateur de notre modernité, dit Nicolas Klotz. Bizarrement je suis de plus en plus d’accord avec lui. « Shoah » veut dire en hébreu « anéantissement ». C’est parfois bon de le préciser. « Anéantissement ». Ce n’est pas rien comme mot, non ? La Shoah n’est pas terminée. Seulement elle prend son temps désormais. Notre âme se travestit dans des biens de consommation, qui finissent un matin sur le trottoir, puis dans l’incinérateur. Dans la banlieue des cités, les crématoires brûlent toujours. Ils délaient en fumée le peu d’humanité qui reste de chacun.

Tu me devances soudain de quelques pas, et t’arrêtes au bord d’un étang aménagé. Je te rejoins. Nous contemplons l’endroit sans un mot. Les branches d’un saule pleureur se disputent la surface aux nénuphars. Une grenouille coasse timidement.
Tu me tends la bouteille, j’avale au goulot une rasade de champagne.
-Dis Antoine, tu trouves pas que nos vies se bunkérisent ?
-Oula ! T’as trop bu, toi !
Je pousse un long soupir.
-Sans doute, oui…
Et je reprends une gorgée.

 



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octobre 2007/ avril 2008